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Transport corporel





Hymne aux fleurs qui passent v.1
Legend Lin Dance Theatre





Le Sang des Etoiles 
chorégraphie : Thierry Malandain - musique : Malher, Strauss, Waldteufel, Minkus - décor et costumes : Jorge Gallardo - conception lumière : Jean-Claude Asquié - Malandain Ballet Biarritz - 2004


La Vie d'Adèle ou l'irruption de la poétique dans la représentation de la trivialité


            Son scénario étant issu de la BD de Julie Maroh, le Bleu est une couleur chaude, la Vie d’Adèle s’annonçait irrémédiablement sous l’influence de la couleur bleu. Il est important de rappeler pour commencer les deux connotations antagonistes dont cette couleur est porteuse. Dans un  premier temps c'est une couleur onirique et spirituelle. En effet, on retrouve abondamment le bleu dans le ciel et dans la mer, mais très peu de manière terrestre, ce qui en fait également  une couleur artificielle. On la considère aussi comme une couleur noble : la fabrication de pigments bleus a toujours été difficile depuis les débuts de son utilisation dans l'art et l'artisanat, ce qui en faisait un matériau cher et peu utilisé. Par exemple, en Occident, c'est la couleur de la robe de la Vierge Marie, seul motif jugé digne de porter le pigment onéreux. Tout comme la Vierge, le bleu symbolise le lien entre le terrestre : les pigments bleus proviennent en majorité de pierres ou de réactions chimiques, et le spirituel : le ciel, la mer, lieux de méditation et d'infini. Néanmoins, le bleu a également sa contrepartie négative. On pense tout simplement au bleu que l'on se fait en se cognant, qui est douloureux. On pense à la couleur des veines, de la nuit et des ombres, dont les noms sont teintés de mélancolie. Cette interprétation, d'origine anglophone, a donné lieu au genre musical du "blues", et à l'expression "blue devils" qui signifie "idées noires", "spleen" comme dirait Baudelaire.

            La couleur bleue va ainsi venir percuter tout au long du film la représentation d’une réalité triviale que nous dépeint Kechiche, notamment à travers une surabondance de gros plans enchainés en champs-contrechamps. Cette volonté d’introduire la poétique dans la représentation du quotidien banal d’une lycéenne lilloise est particulièrement criante lors d’un des cours auxquels assiste Adèle. Un des élèves de sa classe étudie un passage décrivant la pesanteur comme un « vice intrinsèque à l’eau ». Il explique par la suite que la pesanteur serait un vice, c’est-à-dire, qu’en suivant une conception judéo-chrétienne idéaliste, tout ce qui nous rattache à la terre, au trivial est inférieur. Le corps est un carcan insurmontable, empêche l’élévation spirituelle totale et est source de vices. Néanmoins, la présence de l’élément aquatique dans cette citation souligne bien le paradoxe au sein-même du film : malgré cette trivialité, l’eau, élément bleu et sorte de continuité entre le ciel et la mer, va relier cette représentation de la banalité au poétique qui s’en dégage.

            Comme mentionné précédemment, la Vie d’Adèle est marqué par une volonté de monstration du réel dans tous ses moindres détails. La trivialité est imposée au public pour qui le spectacle n’est pas toujours agréable. Cette introduction de la trivialité se fait à travers le milieu dans lequel évolue notre jeune héroïne. En effet, celle-ci provient d’un milieu plutôt populaire. Nous la suivons dès le début du film dans une rue bordée de maisons en briques rouges typiques du Nord. Elle remonte son pantalon, et notre regard est attiré sur son postérieur. Elle rate son bus, arrive au lycée toute ébouriffée et retrouve ses amies. Commence alors le dialecte des jeunes à base de langage familier, d’insultes et de pression sociale vis-à-vis du sexe, symbole de passage à l’âge adulte et de témérité pour ces lycéens. Le repas en famille, qu’Adèle soit seule, au retour d’une journée de cours ou accompagnée d’Emma, son amante étudiante en quatrième année aux Beaux-Arts, un peu plus tard dans le film, est placé sous le signe du concret, de la solidité et de la tradition des valeurs familiales. Le père sert son traditionnel plat de spaghettis bolognaises, plat respecté pour son goût et plutôt nourrissant. C’est la mère qui s’occupe du service en bonne ménagère traditionnelle, et tout le monde est bien forcé de manger ses pâtes sans les couper, s’étalant de la sauce sur les babines et émettant de bruits de succion, soulignés à la fois par les gros plans et par le montage sonore. Le diner se fait parfois devant « Question pour un Champion », comme nous le devinons grâce à la voix de Julien Lepers en hors champ. La réalité sociale de la classe moyenne est ainsi soulignée : l’accent du Nord est marqué, le vin tâche la bouche de la mère, le père s’inquiète pour Emma, qui devrait selon lui trouver « un vrai métier » ou selon la mère, un mari qui assumerait les charges financières que son activité de peintre ne pourrait selon elle, pas assurer.

            L’accent sur une abondance de détails et de sons organiques est poursuivi tout le long du film et en particulier lors des scènes de sexes. Celles-ci sont certes simulées mais offertes voire imposées aux yeux des spectateurs. Malgré les lumières plus ou moins tamisées, et que ce soit lorsqu’Adèle couche avec son premier prétendant ou avec Emma, les corps sont montrés à l’apogée de l’état de désir. Les mouvements sont brusques, saccadés, non chorégraphiés comme nous en informe Kechiche dans une interview pour Allociné. Le public ne peut s’échapper de sa potentielle gêne car il doit faire face frontalement pendant dix minutes à ce qui lui est d’habitude offert de manière voilée ou sublimée. Ici, pas de bande son pour masquer les cris rauques des deux femmes ou les claques sur les fesses ; pas de pot de fleurs ou de gros plan sur une bouilloire en ébullition  comme ellipse à l’acte sexuel. « L’origine du monde » nous est imposée de la manière la plus radicale, et notamment au début du chapitre deux, lorsque la caméra capte en plan d’ensemble Adèle en train de poser pour Emma, allongée nue et les jambes écartées sur un divan, éclairée par une lumière blanche violente, presque chirurgicale. La captation du triviale s’opère également à travers un jeu sur les échelles à l’intérieur des plans, notamment lorsque la fête d’anniversaire d’Adèle est captée de l’extérieur. Le son est distancié de l’image, ce qui réduit la portée transcendantale habituelle d’une scène de fête. De plus celle-ci est finalement reléguée dans le coin gauche du plan d’ensemble de fin, ce qui souligne son insignifiance.


            Néanmoins, cet accent sur la trivialité du réel est juxtaposée à l’irruption du poétique et du transcendantal symbolisé par le bleu. Par exemple, la scène précédent cette scène de fête banale, est une longue nuit d’amour entre Emma et Adèle marquée par le désir débordant qui les unit. On peut voir la présence du bleu dans le film comme la marque du désir qui unit les deux jeunes femmes malgré leur antagonisme social. La seule personne physiquement marquée par le bleu est Emma. Elle symbolise en effet l’irruption de l’irréel  et du désir dans le quotidien d’Adèle. Cela est frappant lors de leur première rencontre, lorsqu’Adèle traverse la rue pour rejoindre le garçon de sa classe qui lui plaît. Adèle traverse et est soudainement fascinée par une jeune femme aux cheveux et aux yeux bleus. Le travelling horizontal gauche-droite ralentit et attrape les deux têtes qui s’ignorent d’abord en traversant le passage piéton puis se surprennent en se retournant discrètement. En quelques secondes, la direction que va prendre le film est donnée. Ces deux univers séparés symboliquement par une route  vont se confronter, s’aimer et se quitter. Dans cette scène, comme dans toutes les scènes du chapitre 1 où le désir est à son apogée, la couleur bleue est azur, indigo, frappante. Celle-ci évolue dans le chapitre 2, notamment dans la première scène de transition, lorsqu’Emma, quelques années plus tard, peint Adèle nue sur un divan. Nous sommes d’emblée frappés par la froideur du regard de l’artiste sur Adèle, et par l’absence de bleu dans la scène. Celui-ci a en effet disparu des cheveux d’Emma, l’ancienne étudiante aux Beaux-Arts devenue artiste accomplie. La couleur bleu est par la suite polarisée par les couvertures étoilées lors de la sieste des maternels, qui occupent la majeure partie du temps d’Adèle, devenue institutrice ; ou encore se retrouve dans les cheveux de l’héroïne lorsque celle-ci entre en harmonie avec la mer et le ciel, et surtout avec Emma par la pensée, après leur rupture. La fin de leur couple est conclue lors d’une violente scène de dispute conjugale, Emma ayant découvert l’infidélité d’Adèle. La scène est dépourvue de toute teinte bleue, et surtout à l’arrière-plan du premier plan de la scène, un tableau rouge sang est accroché, annonçant la rixe à venir. Par la suite, on retrouve le bleu par deux fois. La première, lorsque les deux anciennes partenaires se revoient dans un café et qu’Emma quitte le bar, encadrée par le cadre de la porte duquel émane une lumière de néon bleue, signifiant la circonscription de ce désir à la seule Emma, la fin du couple. Enfin, le bleu réapparait de manière forte sur la robe d’Adèle, lorsqu’elle visite l’exposition d’Emma. Ce bleu fluo vient trahir l’espoir que met Adèle dans cette nouvelle rencontre, le désir de se remettre avec Emma. Son espoir échoue, mais le désir, élan vital comme dirait Spinoza, reste malgré tout de son côté : lorsqu’elle repart seule, vêtue de sa robe bleu dans la rue, c’est une porte ouverte vers l’infini qui s’ouvre, par opposition à Emma, dont la vie est figée dans un mariage, un enfant et l’apogée de sa carrière d’artiste. 


La Vie d'Adèle - Abdellatif Kechiche (2013) [SPOIL !]

       


                   Hola amigos ! « The Bitch is back » in black ? (bon allez stop le délire)

               The bitch is surtout back de l’avant-première lilloise de La Vie d’Adèle, chapitre 1&2, réalisé par Abdellatif Kechiche. Ça faisait des mois qu’on l’attendait, le battage médiatique était à son comble, renforcé par la polémique cannoise sur les méthodes de tournage de Kechiche, la législation du mariage gay qui correspondait par hasard à la projection en salle du film. En quelques mots, l’audience était bien prête à voir le film depuis deux mois, (date de l’avant-première parisienne, et oui les parisiens sont toujours les premiers) (ceci était une phrase suicide si prononcée dans le NPDC) voire un peu lassée du blabla ambiant. Film également très attendu de la communauté LGBT, comme un soulagement de se voir enfin représentée au cœur d’un film.




               Nous entrons dans le cinéma. Comme pressenti, le public est en grande majorité lesbien, mais quelques couples hétéros, ou « individus lambdas » s’aventurent dans ce mystérieux terrain saphique qu’est la salle n°1. En même temps, je soupçonne un peu *** (pas de name-dropping sorry) d’avoir axé sa promotion sur le côté alternatif, lesbien, du film pour le présenter plus démocratiquement. Mais c’est du Kechiche, pas un film grand public. (je précise ceci, non pas par pédanterie, mais pour ceux qui veulent voir ce film pour son côté divertissant. Certes il l’est en partie, mais si on le résume à son histoire, cela diminue son intérêt)

              On entre dans la salle. Salle bondée. Deux places, c’est bon. Je cale mes fesses sur le siège molletonné, une bière entre les jambes cachée sous mon gros manteau de pervers des rues. L’attente est un peu longue, puis Adèle Exarchopoulos fait son entrée par le public, suivi des autres jeunes acteurs et figurants du film, puis de la productrice exécutive du film, Laurence Clerc. Les questions du présentateur sont, comme dans tout ***, des questions à la noix, du style « qu’avez-vous aimé à Lille ? », « qu’est-ce que ça fait de recevoir une Palme d’Or à Cannes ? » et… ah nan en fait pas de "et", ça s’arrête là. :p Nous passons au film.

              Le scénario du film se base sur la BD de Julie Maroh, Le Bleu est une couleur chaude et raconte  ceci : « À 15 ans, Adèle ne se pose pas de question : une fille, ça sort avec des garçons. Sa vie bascule le jour où elle rencontre Emma, une jeune femme aux cheveux bleus, qui lui fait découvrir le désir et lui permettra de s’affirmer en tant que femme et adulte. Face au regard des autres Adèle grandit, se cherche, se perd, se trouve... »




Ma critique du film :



            Je vais commencer par le point qui m’a un peu gênée qui est la longueur de certains dialogues et de certains plans, qui pourraient être écourtés, voire supprimés pour faire gagner le film en intensité. Pourquoi pas en construisant le film en corollaire autour des trois scènes de sexe intense centrales par exemple.
              Et, maintenant, le positif, organisé par thèmes.



-          Le thème du bleu est subtilement omniprésent.


            Comme je l’avais évoqué dans un article précédent, le bleu présente deux significations antagonistes. A la fois palette du rêve, du spirituel, du poétique, il s’assombrit de plus en plus au fil du film pour nous montrer la mélancolie, la douleur, les bleus à l’âme qui s’emparent d’Adèle. Dans la dernière scène du film, lorsqu’elle voit pour une dernière fois celle qu’elle a aimée passionnellement, Adèle (« Justice », en arabe) est saisie d’un dernier élan d’espoir (/désespoir), se pomponne, et revêt une robe bleu azur, comme pour un premier rendez-vous. On ne sait d’ailleurs pas au début ce qu’elle espère en se pomponnant : est-ce un renouveau, une nouvelle personne qu’elle va rencontrer ? C’est ce bleu d’espoir qui clôture le film, malgré sa fin « triste ».






-          La trivialité du quotidien acceptée telle qu’elle est


Un autre point fort de LVDA est l’acceptation de la trivialité quotidienne. Celle-ci est introduite par un jeu sur les gros plans tout au long du film : à la fois hommage de la beauté des actrices et révélateurs de détails triviaux. On entre dans le film sur un plan d’ensemble montrant Adèle qui sort de chez elle, une barrière blanche à la peinture craquelée entourée de murets de brique rouge. C’est une nouvelle journée de cours qui commence dans son petit quartier du sud lillois. Nous la suivons, elle loupe son bus, elle remonte son pantalon, prend le train, arrive en cours. Les vannes lycéennes et autres dialogues à base de « wal’a » fusent. Banalités filmées en traveling horizontal, à hauteur d’homme, pas de transcendance possible dans ce quotidien que nous connaissons tous. Adèle pleure, elle morve et parle avec la bouche toute poisseuse ; Adèle mange, elle rote, en a plein la bouche ; Adèle dort, et une contre-plongée nous donne accès aux abymes de ses narines. Le personnage nous fait rire, nous nous sentons peut-être plus élégants qu’elle, mais au fond la sympathie nait : c’est nous qui sommes à l’écran.



-          Une satire sociale légère mais présente : l’opposition de deux univers.


Un autre aspect du film que j’ai apprécié a été la confrontation des deux univers opposés, d’une classe populaire et d’une classe plus aisée mais pas bourgeoise. D’un monde à hauteur de réalité et d’un monde qui veut briller. Cette irruption de l’irréel apparait lorsqu’Adèle traverse la rue pour rejoindre le garçon de sa classe qui lui plaît. (Pour les lillois, vous reconnaîtrez la statue du colonel Faidherbe en arrière-plan dans cette scène !) Adèle traverse et est soudainement fascinée par une jeune femme aux cheveux et yeux bleus. Le travelling horizontal gauche-droite ralentit et attrape les deux têtes qui s’ignorent d’abord puis se surprennent en se retournant discrètement. En quelques secondes, la direction que va prendre le film est donnée. Ces deux univers séparés par une route vont se confronter, s’aimer et se quitter.




            Emma est étudiante en 4ème année aux Beaux-Arts de Paris, cultive sa différence, assume son homosexualité, sort dans des bars gays, se teint les cheveux en bleus, lit Sartre, se cultive. Adèle est en Première dans un lycée de quartier populaire, est sensible à la magie des mots, des sentiments, mais ne rêve « que » de devenir institutrice. Adèle rêve de faire ce qui lui plait tandis qu’Emma veut briller. 

             Cette différence est soulignée de manière accrue dans la construction en parallèle des deux scènes de présentation aux parents. La première, les parents d’Emma. Blason de la famille moderne recomposée, tolérante, jeune. Emma présente officiellement sa "copine" (les guillemets n'indiquent pas un doute sur cet état, mais soulignent la terminologie employée). La joyeuse compagnie mange des huîtres arrosées de vin blanc. Néanmoins, le masque de tolérance tombe lors de l’inévitable question de l’orientation : Adèle ne veut pas viser « plus haut » que le métier d’institutrice, « tu ne veux pas faire quelque chose qui te corresponde plus ? ».
           Vient ensuite la famille plus populaire d’Adèle : le plat est simple, les éternelles spaghettis bolognaises du père sont au rendez-vous. Emma est officiellement une « aide pour les devoirs de philosophie d’Adèle ». Sa vocation d’artiste n’est pas prise au sérieux et les parents lui tracent déjà un avenir de femme entretenue par son mari.
                Ainsi, ce fossé culturel va séparer progressivement les deux jeunes femmes, Emma ne tolérant plus le manque d’ambition d’Adèle. Le Désir est ce qui les réunit, ce qui les transcende et les rassemble à la fois, aussi lorsque celui-ci s’éteint tout s’effondre.

                  Ainsi, Kechiche nous offre une forme de satire sociale légère, plutôt en faveur de la classe populaire de laquelle il vient lui-même. Se rencontrent à la fois bestialité (dans l’image, attention je n’émets pas un jugement personnel !) des plus pauvres et superficialité des bobos, comme en représentation picturale perpétuelle.




-          La représentation des lesbiennes est fidèle, voire crue mais authentique, donc réussie.


             Alors là sur ce dernier point je ne peux cacher mon soulagement et ma satisfaction d’avoir enfin pu voir sur grand écran une scène de sexe lesbien qui ne relève pas du porno lesbien. (Sous-entendu pour hétéros) Ce dont l’écran cinématographie -et pas que- avait bien besoin. D'une part, les pornos lesbiens se résument à des clichés surjoués et à des détails impossibles : gémissement omniprésents même pour enlever ses chaussures (quel plaisir, il est vrai !), postures lascives face à la caméra mettant en avant les organes des performeuses, ongles de 50 cm de long pour doigter sa partenaire, et j'en passe. D'une autre part, dans une grande majorité des films où une lesbienne apparaît  celle-ci est chargée d’un rôle mineur, et/ou sa sexualité est utilisée pour montrer la supériorité du schéma hétérosexuel, qui est bien sûr plus durable, plus sûr, et pas contre nature.

            Après ces immondices, revenons à nos moutons. Voire à nos hérissons. Enfin bref. Les trois scènes de sexe centrales sont placées au cœur du film comme l’apogée du désir des deux jeunes femmes. L’union est pulsionnelle et passionnelle, n’a pas de limites. Les cris sont rauques, les positions esthétiques mais crues voire triviales, les gestes sont imprécis, brusques, bestiaux, comme non chorégraphiés. La scène peut être gênante car particulièrement longue mais permet de répondre à la sempiternelle question des hétéros purs bœuf : « mais qu’est-ce que les lesbiennes font donc au lit ?? ».  Le silence est total dans la salle. Comme face à toute scène primitive au sens premier du terme, l’audience est partagée entre un rire dédramatisant et une gêne muette, voire pour quelques couples plus âgés une envie irrépressible de sortir de la salle. 



Abdellatif Kechiche (source : Allociné) 

"Nous avons donc tourné ces scènes comme des tableaux, des sculptures. On a passé beaucoup de temps à les éclairer pour qu’elles soient vraiment belles, après, la chorégraphie de la gestuelle amoureuse se fait toute seule, avec le naturel de la vie. Il fallait les rendre belles visuellement donc, mais tout en gardant la dimension charnelle. (...) On a beaucoup discuté, mais les discussions finalement ne servaient à rien (...) parce que tout ce qu’on dit est très intellectualisé, mais la réalité est plus intuitive."

Adèle Exarchopoulos (source : Nouvel Obs)

"Elles ne sont absolument pas chorégraphiées puisque tout, chez Abdel, s’ancre dans le réel. Léa Seydoux et moi nous mettions simplement dans les positions qu’adoptent deux femmes qui couchent ensemble et nous laissions aller. Une chorégraphie rassure peut-être, mais elle ne change rien au fait que faire l’amour passe par des sensations tactiles. Il faut caresser le corps de votre partenaire, lui empoigner les seins, descendre jusqu’à son sexe, l’embrasser. Je ne prétendrais pas qu’au début, nous n’étions pas mal à l’aise et que nous n’avions pas le fou-rire. Mais le fait qu’Adèle découvre ce plaisir-là avec une fille m’a beaucoup aidée. C’était aussi mon cas, j’avais donc le droit de me montrer maladroite ou de me sentir déstabilisée. Et puis Léa Seydoux est une partenaire très généreuse et une belle personne. Je la sentais mon alliée. Notre foi l’une en l’autre a nourri ‘’la Vie d’Adèle’’ et fait évoluer nos personnages. Elle nous a mûries. Elle nous a grandies."


            En dehors du sexe, l’univers lesbien est plutôt bien dépeint, un peu cliché, mais des clichés plutôt véridiques. La drague dans le bar lesbien, le style vestimentaire alternatif, les coupes courtes et déstructurées, les tatouages et piercings, l’évolution en bandes, les mimiques à la limite du jeu d’acteur en matière de séduction. (clins d’œil, regards de braise, petits mouvements de la tête)






Pour conclure, je vous conseille donc vivement d'aller visionner ce film au cinéma, qui mérite ses récompenses, tant pour le jeu des actrices qui effleure l'absence même de jeu mimétique, que pour le regard frontal de Kechiche sur la trivialité des choses quotidiennes, regard teinté de poésie à travers l'omniprésence d'une palette bleutée symbolisant le désir, qui seul, parvient à relier les deux jeunes femmes appartenant à deux classes sociales antagonistes. 

Épidémie de bleuïte aiguë.


[Article remanié, qui ne me convient plus tout à fait, mais que je garde pour respecter ma démarche chronologique et évolutive]

 Au fil des images qui s'égrènent au quotidien, je recoupe mentalement des correspondances colorées depuis un certain temps. J'ai remarqué depuis peu une émergence croissante des chevelures bleues. Oui, bleues. A la croisée d'une remontée de Viagra par capillarité et d'une remède anti-prosa(c)ïque à la crise, son apparition peut sembler surprenante. Je pense aussi à l'influence de la mode du "Seapunk" qui peine à émerger depuis l'été dernier, de par sa difficile "portabilité" par Mr Lambda, et qui s'affirme entre autres via le groupe Sud-Africain Die Antwoord ou la chanteuse Azealia Banks.

Marie-Antoinette, prémice du Seapunk ?

Tu m'enlèves mes cacas d’œil ? 


Il n'y a strictement que ses cheveux comme critère de choix photographique. Oui oui.



 Vous l'aurez saisi, le Seapunk, c'est avant tout bleu, rose, délavé et psyché. Un Sex Pistols qui aurait copulé avec Lady Gaga et Arielle La Ptite Sirène.




La première interpellation s'est imposée pendant le festival de Cannes, (15-26 Mai 2013) lorsque a été annoncé le triple prix du film d'Abdellatif Kechiche, La Vie d'Adèle,  Dans le film de Kechiche, Emma, jeune étudiante en art, s'impose avec force, en partie par sa chevelure bleue entre le pastel, le ciel, et le bleu mer.




Ce drôle de personnage venu chambouler la vie d'Adèle, jeune lycéenne de milieu populaire, vient distiller une certaine poésie dans le film film. Penchons nous d'ailleurs sur les connotations de la couleur bleue. Le bleu est une couleur, qui comme toute chose, "a deux anses", deux pendants.

D'un premier côté, le bleu est une couleur onirique et spirituelle. En effet, on retrouve abondamment le bleu dans le ciel et dans la mer, mais très peu de manière terrestre, ce qui en fait  une couleur artificielle. C'est également une couleur noble : la fabrication de pigments bleus a toujours été difficile depuis les débuts de l'utilisation de la couleur dans l'art et l'artisanat, ce qui en faisait un matériau cher et peu utilisé. Par exemple, en Occident, c'est la couleur de la robe de la Vierge Marie, seul motif digne d'y appliquer le pigment onéreux. Tout comme la Vierge, le bleu symbolise le lien entre le terrestre (les pigments bleus proviennent en majorité de pierres ou de réactions chimiques) et le spirituel. (le ciel, la mer, lieux de méditation et d'infini)
Néanmoins, le bleu a également sa contrepartie. On pense tout simplement au bleu que l'on se fait en se cognant, qui est douloureux. On pense à la couleur des veines, de la nuit et des ombres, dont les noms résonnent comme des appels à la mélancolie. Cette interprétation, d'origine anglo-saxonne, a donné lieu au genre musical du "blues", et à l'expression "blue devils" qui signifie "idées noires", "spleen" comme dirait Baudelaire.

En écho aux accents homosexuels du film, j'ai également trouvé qu'un "Ballet bleu" serait une orgie pédophile regroupant jeunes garçons et hommes d'âge mûr. C'est Platon qui serait content.




=> Plus d'infos sur le Bleu au cinéma par les talentueux de chez Blow Up

Plus récemment, dans le dernier film que j'ai eu la chance de voir au cinéma, La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino, on croise aussi un personnage aux reflets aquatiques, une naine bleue (haha), l'éditrice du personnage principal, qui même si discrète, désarçonne par sa gouaille et sa fantaisie. (on peut voir en arrière plan dans son bureau un ourson en peluche trois fois plus grand qu'elle)

Giovanna Vignola dans La Grande Bellezza

Alors, convaincus d'un ptit changement capillaire ?

Andrew Nuding Photography



La maison qui brûle

Maya Rx, 15 ans, française, étudiante

Jess Chambers, 29 ans, anglaise, styliste


"If your house was burning, what would you take with you? 
It's a conflict between what's practical, valuable and sentimental. 
What you would take reflects your interests, background and priorities. 
Think of it as an interview condensed into one question."


C'est vrai, que prendriez-vous si votre maison brûlait ? Ce projet photographique réalisé par on ne sait point qui vu qu'aucun nom n'est indiqué nulle part, reflète bien le genre de questions que l'on se pose quand on est petit. Si un jour tu te réveilles en pleine nuit et qu'il y a un incendie dans ta maison, qu'est-ce que tu prends ? Personnellement dans mes plans machiavéliques d'enfance, je finissais toujours par réussir à emporter toutes mes peluches (avant mes parents hein bien sûr) et à m'habiller, car ma hantise était de devoir sortir dehors en pyjama devant tout le monde. On peut également s'imaginer, pour les plus vieux, comme un Jack Kerouac qui laisserait tout derrière lui pour découvrir le monde réel, hors de la société de consommation, et explorer le "wild", le sauvage, le naturel, le primitif. 

 "C'est un conflit entre ce qui est pratique, ce qui a de la valeur, et ce qui est sentimental. Ce que vous prendriez dans cette situation reflète vos centres d'intérêts, votre passé, et vos priorités. On peut voir ce projet comme un seul interview condensé dans une seule question", et auquel chaque personne répond en une seule photo. 

En attendant mon prochain article personnel, qui me demande un peu plus de temps à écrire, comme j'aime bien prendre mon temps (et que j'estime ne pas avoir un quota de production minimum par semaine il est nécessaire que ce blog reste un plaisir, pas une obligation) je vous invite donc à visiter ce site sympathique :





Lars Krieger, 24 ans, allemand, designer graphique

Nost, 32 ans, allemand, rêveur

Préface de Madame Edwarda, George Bataille




Unknown


« La mort est ce qu’il y a de plus terrible et maintenir l’œuvre de la mort est ce qui demande la plus grande force » – Hegel.


         L’auteur de Madame Edwarda* a lui-même attiré l’attention sur la gravité de son livre. Néanmoins, il me semble bon d’insister, en raison de légèreté avec laquelle il est d’usage de traiter les écrits dont la vie sexuelle est le thème. Non que j’aie l’espoir – ou l’intention d’y rien changer. Mais je demande au lecteur de ma préface de réfléchir un court instant sur l’attitude traditionnelle à l’égard du plaisir (qui, dans le jeu des sexes, atteint la folle intensité) et de la douleur (que la mort apaise, il est vrai, mais que d abord elle porte au pire). Un ensemble de conditions nous conduit à nous faire de l’homme (de l’humanité) ? une image également éloignée du plaisir extrême et de l’extrême douleur : les interdits les plus communs frappent les uns la vie sexuelle et les autres la mort, si bien que l’une et l’autre ont formé un domaine sacré, qui relève de la religion. Le plus pénible commença lorsque les interdits touchant les circonstances de la disparition de l’être reçurent seuls un aspect grave et que ceux qui touchaient les circonstances de l’apparition – toute l’activité génétique ont été pris à la légère. Je ne songe pas à protester contre la tendance profonde du grand nombré : elle est l’expression du destin qui voulut l’homme riant de ses organes reproducteurs. Mais ce rire, qui accuse l’opposition du plaisir et de la douleur (la douleur et la mort sont dignes de respect, tandis que le plaisir est dérisoire, désigné au mépris), en marque aussi la parenté fondamentale. Le rire n’est plus respectueux, mais c’est le signe de l’horreur. Le rire est l’attitude de compromis qu’adopte l’homme en présence d’un aspect qui répugne, quand cet aspect ne paraît pas grave. Aussi bien l’érotisme envisagé gravement, tragiquement, représente un entier renversement.

*
Je tiens d’abord à préciser à quel point sont vaines ces affirmations banales, selon lesquelles l’interdit sexuel est un préjugé, dont il est temps de se défaire. La honte, la pudeur, qui accompagnent le sentiment fort du plaisir, ne seraient elles-mêmes que des preuves d’inintelligence. Autant dire que nous devrions faire table rase et revenir au temps – de l’animalité, de la libre dévoration et de l’indifférence aux immondices. Comme si l’humanité entière ne résultait pas de grands et violents mouvements d’horreur suivie d’attrait, auxquels se lient la sensibilité et l’intelligence. Mais sans vouloir rien opposer au rire dont l’indécence est la cause, il nous est loisible de revenir – en partie – sur une vue que le rire seul introduisit.

C’est le rire en effet qui justifie une forme de condamnation déshonorante. Le rire nous engage dans cette voie où le principe d’une interdiction, de décences nécessaires, inévitables, se change en hypocrisie fermée, en incompréhension de ce qui est en jeu. L’extrême licence liée à la plaisanterie s’accompagne d’un refus de prendre au sérieux – j’entends : au tragique – la vérité de l’érotisme.
La préface de ce petit livre où l’érotisme est représenté, sans détour, ouvrant sur la conscience d’une déchirure, est pour moi l’occasion d’un appel que je veux pathétique. Non qu’il soit à mes yeux surprenant que l’esprit se détourne de lui-même et, pour ainsi dire se tournant le dos, devienne dans son obstination la caricature de sa vérité. Si l’homme a besoin du mensonge, après tout, libre à lui ! L’homme, qui, peut-être, a sa fierté, est noyé par la masse humaine… Mais enfin: je n’oublierai jamais ce qui se lie de violent et de merveilleux à la volonté d’ouvrir les yeux, de voir en face ce qui arrive, ce qui est. Et je ne saurais pas ce qui arrive, si je ne savais rien du plaisir extrême, si je ne savais rien de l’extrême douleur !
Entendons-nous. Pierre Angélique a soin de le dire : nous ne savons rien et nous sommes dans le fond de la nuit. Mais au moins pouvons-nous voir ce qui nous trompe, ce qui nous détourne de savoir notre détresse, de savoir, plus exactement, que la joie est le même chose que la douleur, la même chose gue la mort.

Ce dont ce grand rire nous détourne, que suscite la plaisanterie licencieuse, est l’identité du plaisir extrême et de l’extrême douleur : l’identité de l’être et de la mort, du savoir s’achevant sur cette perspective éclatante et de l’obscurité définitive. De cette vérité, sans doute, nous pourrons finalement rire, mais cette fois d’un rire absolu, qui ne s’arrête pas au mépris de ce qui peut être répugnant, mais dont le dégoût nous enfonce.

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Pour aller au bout de l’extase où nous nous perdons dans la jouissance, nous devons toujours en poser l’immédiate limite : c’est l’horreur.
Non seulement la douleur des autres ou la mienne propre, approchant du moment où l’horreur me soulèvera, peut me faire parvenir à l’état de joie glissant au délire, mais il n’est pas de forme de répugnance dont je ne discerne l’affinité avec le désir. Non que l’horreur se confonde jamais avec l’attrait, mais si elle ne peut l’inhiber, le détruire, l’horreur renforce l’attrait ! Le danger paralyse, mais moins fort, il peut exciter le désir. Nous ne parvenons à l’extase, sinon, fût-elle lointaine, dans la perspective de la mort, de ce qui nous détruit.

Un homme diffère d’un animal en ce que certaines sensations le blessent et le liquident au plus intime. Ces sensations varient suivant l’individu et suivant les manières de vivre. Mais la vue du sang, l’odeur du vomi, qui suscitent en nous l’horreur de la mort, nous font parfois connaître un état de nausée qui nous atteint plus cruellement que la douleur. Nous ne supportons pas ces sensations liées au vertige suprême. Certains préfèrent la mort au contact inoffensif. Il existe un domaine où la mort ne signifie plus seulement la disparition, mais le mouvement intolérable où nous disparaissons malgré nous, alors qu’à tout prix, il ne faudrait pas disparaître. C’est justement cet à tout prix, ce malgré nous, qui distinguent le moment de l’extrême joie et de l’extase innommable mais merveilleuse. S’il n’est rien qui ne nous dépasse, qui ne nous dépasse malgré nous, devant à tout prix ne pas être, nous n’atteignons pas le moment insensé auquel nous tendons de toutes nos forces et qu’en même temps nous repoussons de toutes nos forces.

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Le plaisir serait méprisable s’il n’était ce dépassement atterrant, qui n’est pas réservé à l’extase sexuelle, que les mystiques de différentes religions, qu’avant tout les mystiques chrétiens ont connu de la même façon. L’être nous est donné dans un dépassement intolérable de l’être, non moins intolérable que ka mort. Et puisque, dans la mort, en même temps qu’il nous est donné, il nous est retiré, nous devons le chercher dans le sentiment de la mort, dans ces moments intolérables où il nous semble que nous mourons, parce que l’être en nous n’est plus là que par excès, quand la plénitude de l’horreur et celle de la joie coïncident.
Même la pensée (la réflexion) ne s’achève en nous que dans l’excès. Que signifie la vérité, en dehors de la représentation de l’excès, si nous ne voyons ce qui excède la possibilité de voir, ce qu’il est intolérable de voir, comme, dans l’extase, il est intolérable de jouir ? si nous ne pensons ce qui excède la possibilité de penser… [1] ?

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A l’issue de cette réflexion pathétique, qui, dans un cri, s’anéantit elle-même en ce qu’elle sombre dans l’intolérance d’elle-même, nous retrouvons Dieu. C’est le sens, c’est l’énormité, de ce livre insensé : ce récit met en jeu dans la plénitude de ses attributs, Dieu lui-même ; et ce Dieu, néanmoins, est une fille publique, en tout pareille aux autres. Mais ce que le mysticisme n’a pu dire (au moment de le dire, il défaillait), l’érotisme le dit : Dieu n’est rien s’il n’est pas dépassement de Dieu dans tous les sens ; dans le sens de l’être vulgaire, dans celui de l’horreur et de l’impureté ; à la fin, dans le sens de rien… Nous ne pouvons ajouter au langage impunément le mot qui dépasse les mots, le mot Dieu ; dès l’instant où nous le faisons, ce mot se dépassant lui-même détruit vertigineusement ses limites. Ce qu’il est ne recule devant rien, il est partout où il est impossible de l’attendre : lui-même est une énormité. Quiconque en a le plus petit soupçon, se tait aussitôt. Ou, cherchant l’issue, et sachant qu’il s’enferre, il cherche en lui ce qui, pouvant l’anéantir, le rend semblable à rien [2].
Dans cette inénarrable voie où nous engage le plus incongru de tous les livres, il se peut cependant que nous fassions quelques découvertes encore.
Par exemple, au hasard, celle du bonheur…

La joie se trouverait justement dans la perspective de la mort (ainsi est-elle masquée sous l’aspect de son contraire, la tristesse).
Je ne suis en rien porté à penser que l’essentiel en ce monde est la volupté. L ‘homme n’est pas limité à l’organe de la jouissance. Mais cet inavouable organe lui enseigne son secret [3]. Puisque la jouissance dépend de la perspective délétère ouverte à l’esprit, il est probable que nous tricherons et que nous tenterons d’accéder à la joie tout en nous approchant le moins possible de l’horreur. Les images qui excitent le désir ou provoquent le spasme final sont extraordinairement louches, équivoques : si c’est l’horreur, si c’est la mort qu’elles ont en vue, c’est toujours d’une manière sournoise.
Même dans la perspective de Sade, la mort est détournée sur l’autre, et l’autre est tout d’abord une expression délicieuse de la vie. Le domaine de l’érotisme est voué sans échappatoire à la ruse. L’objet qui provoque le mouvement d’Eros se donne pour autre qu’il n’est. Si bien qu’en matière d’érotisme, ce sont les ascètes qui ont raison. Les ascètes disent de la beauté qu’elle est le piège du diable : la beauté seule, en effet, rend tolérable un besoin de désordre, de violence et d’indignité qui est la racine de l’amour. Je ne puis examiner ici le détail de délires dont les formes se multiplient et dont l’amour pur nous fait connaître sournoisement le plus violent, qui porte aux limites de la mort l’excès aveugle de la vie. Sans doute la condamnation ascétique est grossière, elle est lâche, elle est cruelle, mais elle s’accorde, au tremblement sans lequel nous nous éloignons de la vérité de la nuit. Il n’est pas de raison de donner à l’amour sexuel une éminence que seule a la vie tout entière, mais si nous ne portions la lumière au point même où la nuit tombe, comment nous saurions-nous, comme nous le sommes, faits de la projection de l’être dans l’horreur ? s’il sombre dans le vide nauséeux qu’à tout prix il devait fuir… !

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Rien, assurément, n’est plus redoutable ! A quel point les images de l’enfer aux porches des églises devraient nous sembler dérisoires ! L’enfer est l’idée faible que Dieu nous donne volontairement de lui-même ! Mais à l’échelle de la perte illimitée, nous retrouvons le triomphe de l’être – auquel il ne manqua jamais que de s’accorder au mouvement qui le veut périssable. L’être s’invite lui-même à la terrible danse, dont la syncope est le rythme danseur, et que nous devons prendre comme elle est, sachant seulement l’horreur à laquelle elle s’accorde. Si le cœur nous manque, il n’est rien de plus suppliciant. Et jamais le moment suppliciant ne manquera : comment, s’il nous manquait, le surmonter ? Mais l’être ouvert à la mort, au supplice, à la joie – sans réserve, l’être ouvert et mourant, douloureux et heureux, paraît déjà dans sa lumière voilée : cette lumière est divine. Et le cri que, la bouche tordue, cet être tord peut-être mais profère, est un immense alleluia perdu dans le silence sans fin .

Préface de « Madame Edwarda », par Georges Bataille (1941), extrait de Madame Edwarda ; Le mort ; Histoire de l’oeil, 10/18, 2004.

Notes :

* « L’auteur » évoqué est en fait Georges Bataille lui-même, le texte « Madame Edwarda » ayant d’abord été édité sous le pseudonyme de Pierre Angélique.

[1] Je m’excuse d’ajouter ici que cette définition de l’être et de l’excès ne peut philosophiquement se fonder, en ce que l’excès excède le fondement : l’excès est cela même par quoi l’être est d’abord, avant toutes choses, hors de toutes limites. L’être sans doute se trouve aussi dans des limites : ces limites nous permettent de parler (je parle aussi, mais en parlant je n’oublie pas que la parole, non seulement m’échappera, mais qu’elle m’échappe). Ces phrases méthodiquement rangées sont possibles (elles le sont dans une large mesure, puisque l’excès est l’exception, c’est le merveilleux, le miracle… ; et l’excès désigne l’attrait – l’attrait, sinon l’horreur, tout ce qui est plus ce qui est, mais leur impossibilité est d’abord donnée. Si bien que jamais je ne suis lié jamais je ne m’asservis, mais je réserve ma souveraineté, que seule ma mort, qui prouvera l’impossibilité où j’étais de me limiter à l’être sans excès, sépare de moi. Je ne récuse pas la connaissance, sans laquelle je n’écrirais pas, mais cette main qui écrit est mourante et par cette mort à elle promise, elle échappe aux limites acceptées en écrivant (acceptées de la main qui écrit mais refusées de celle qui meurt).

[2] Voici donc la première théologie proposée par un homme que le rire illumine et qui daigne ne pas limiter ce qui ne sait pas ce qu’est la limite. Marquez le jour où vous lisez d’un caillou de flamme, vous qui avez pâli sur les textes des philosophes ! Comment peut s’exprimer celui qui les fait taire, sinon d’une manière qui ne leur est pas concevable?

[3] Je pourrais faire observer, au surplus, que l’excès est le principe même de la reproduction Sexuelle : en effet la divine providence voulut que, dans son oeuvre, son secret demeurât lisible ! Rien pouvait-il être épargné à l’homme? Le jour même où il s’aperçoit que le sol lui manque, il lui est dit qu’il lui manque, providentiellement ! Mais tirât-il l’enfant de son blasphème, c’est en blasphémant, crachant sur sa limite, que le plus misérable jouit, c’est en blasphémant qu’il est Dieu. Tant il est vrai que la création est inextricable, irréductible à un autre mouvement d’esprit qu’à la certitude, étant excédé, d’excéder.


Jean-Yves Corre - Madone, plus d'infos :  ici

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